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Entretien avec Jean-Pierre Raynaud
Jean-Pierre
Raynaud est à 56
ans l'un des principaux créateurs du monde de l'Art Contemporain.
Les plus grands musées collectionnent ces pièces.
En1993, le pavillon français de la Biennale de Venise lui était
confié et le CAPC de Bordeaux lui offrait une extraordinaire exposition,
Tokyo lui a consacré une grande rétrospective et le Jeu
de Paume à Paris lui en prépare une
Dans cet entretien, J-P. Raynaud présente sa recherche intérieure,
processus fondamental de son geste créateur et évoque quelques
uvres majeures de 33 années de travail "en accord avec
lui-même".
Je suis autodidacte, je n'ai jamais appris l'Art.
En fait j'avais appris l'horticulture et j'étais jardinier. Puis,
vers 20-22 ans , j'ai ressenti l'absence de liberté d'expression
dans lequel cette activité me confinait.
Deux gestes emblématiques
Mon premier geste artistique a été d'utiliser des pots comme
ceux de terre cuite que les jardiniers utilisent. Ce pot a une forme simple,
c'est un objet primaire et universel. Bien sûr je l'utilisais vide
car si une plante le remplit, il disparaît, on ne voit plus que
la plante. Je lui fais, comme dans le monde de l'enfance, prendre de nombreuses
couleurs et toutes les tailles, même les plus démesurées.
Le pot doré de 3,5m de diamètre et 3m de haut de la collection
Cartier est particulièrement saisissant en pleine nature, on peut
imaginer l'effet de celui de 6m de diamètre et 5m de haut que je
viens de terminer en plein Tokyo. Continuer à les créer
constitue une thérapie permanente. Les pots sont liés au
plaisir, sont pour moi du domaine du sensuel alors que les carreaux de
céramique blancs constituent plus une nécessité intérieure.
Ce sont , si l'on peut dire, les deux gestes emblématiques de ma
création artistique à ce jour.
Les dispositifs de carreaux de céramique blancs
La pièce de carreaux de céramique blancs que j'avais construite
pour la Fiac de Paris était une réponse à un état
d'urgence. Il s'agissait de construire un espace et non plus d'exposer
quelque chose, dans lequel chaque personne pouvait se retrouver au cur
d'elle-même, surtout dans un lieu de grande turbulence et extraverti
comme une Foire d'Art Contemporain.
Au fur et à mesure des années, j'ai de plus en plus d'intérêt
à chercher en moi plutôt que de chercher dans la société
des questions et des réponses. On commence à mieux se connaître,
à s'accepter, à moins dépendre des critères
extérieurs. Aussi, je préfère créer un dispositif
personnel, à ne pas être dans un projet collectif qui entraînerait
une dilution, où on perd l'essence des choses.
Pour les même raisons, votre journal Psy-Spi n'a pas de journalistes.
Je rejette l'image que l'on m'a souvent collée de moine contemporain.
Je suis comme un chercheur dans un laboratoire. Dans le silence.
Mais j'ai aussi besoin de faire partie du tissu social, de ne pas me sentir
exclu. C'est le problème du partage de l'espace qui souvent (comme
dans un couple) n'est pas bien négocié. Je dois pouvoir
prendre la responsabilité de mon travail.
Cela implique distance et isolement, non-retour, mais c'est un projet
intérieur, c'est le projet de la vie, de l'âme. J'ai besoin,
c'est peut-être mon destin, d'un profond engagement sans porte de
sortie.
Je ne sens pas de force divine extérieure. Je dis souvent: séparé,
nous sommes ensemble.
La maison de carreaux de céramique blancs
En 1963, 23 ans, J-P. R construisait de ses mains sur un petit terrain
de banlieue une maison aux apparences banales mais dont la richesse était
intérieure. En effet, elle était tout carrelée de
carreaux de céramique blancs de 15x15 cm, sur sol, murs et plafond,
très peu meublée, avec une crypte (un hall) de 25 mètres
de long. Il y vivra 25 années, seul mais entouré d'amis,
séparés mais ensemble. Il l'a détruira 4 fois. Et
définitivement en 1993.
Si l'on me prend pour un artiste, plus que mon uvre essentielle,
j'ai vécu avec cette maison une longue expérience totale.
Sa destruction est fondamentale.
C'est le chaos nécessaire par opposition à la naissance,
ce sont les 2 extrémités.
Je l'ai commencée à 23 ans avec toute l'énergie de
la jeunesse. Je venais de divorcer. Je l'ai vécu et non pas traversé
dans le temps (25 ans). Les artistes font des uvres, ici j'ai fait
une expérience. Une uvre achevée entre dans une collection
et c'est terminé, elle ne sera plus vécu, ou très
partiellement.
Là, intuitivement, je suis entré dans un dispositif qui
allait m'impliqué 25 années durant. J'ai vécu cette
expérience enfoncé à l'intérieur de moi-même.
L'essence véritable est à l'intérieur.
Je l'ai construite de mes mains et je l'ai détruite 4 fois. Il
y eut plusieurs phases successives. Au début, elle était
sans fenêtre à l'extérieur, c'était la violence
de l'être, c'était une arme de guerre, une forteresse
Puis
l'agression du monde extérieur diminuant, j'ai crée des
ouvertures vers un ensemble de cèdres que j'avais planté.
Je creusais des ouvertures en harmonie avec la nature de l'extérieur.C'était
l'accomplissement de la beauté. La beauté était suffocante.
D'abord cette vie complètement immergé, quelle grande volupté,
cet espace d'absolu, la beauté, qui n'est pas mon problème
mais que j'ai découverte là, m'accompagnait à chaque
instant. C'est un retour dans soi-même, une expérimentation
sans les interférences qui perturbent souvent dans le monde de
l'art.
J'ai eu de très nombreux visiteurs, souvent ils ont été
transformés.
A 55 ans, n'ayant volontairement pas d'enfant, j'ai pensé que le
monde était incapable de décrypter, de conserver, de faire
mûrir un espace comme celui-là. J'avais vu ce que la société
avait fait avec des lieux extraordinaires comme l'atelier Brancusi, transplanté
sur l'esplanade de Beaubourg à Paris. Je décidais de lui
faire suir un autre stade de trasformation, la destruction.
La destruction était le seul moyen de préserver sa beauté.
Et à 55 ans, j'avais encore la force et le courage de le faire.
Aucun regret. Je vis toujours avec cet espace même s'il n'existe
plus matériellement, c'est une nouvelle expérience extraordinaire.
J'aimerai que cela puisse faire basculer l'image négative de la
destruction vers quelque chose de positif, comme Pollock ou plus tard
Tinguély avec sa machine qui s'autodétruit.
Consommer, consumer, une alchimie nouvelle. La vie après la mort.
Je me suis aperçu que les débris étaient aussi intéressants
et n'étaient pas différents de la maison construite. Je
ressentais qu'ils contenaient autant d'énergie. De plus, ils constituaient
la preuve matérielle pour le futur que la maison avait bien exister.
Je n'avais pas d'argent mais j'ai eu la chance d'en parler à Jean-Louis
Froment, le directeur du fameux centre d'art de Bordeaux (Capc) qui m'a
apporté l'aide nécessaire à la destruction, au transport
et à la présentation des débris qui constitueraient
le cur d'une exposition extraordinaire. J'ai trouvé par hasard
des coupelles en inox sur roulettes que les chirurgiens utilisent en salle
d'opération pour jeter les morceaux, les débris de corps
humains qu'ils enlèvent. C'était exactement ce qu'il me
fallait. J'en ai commandé un millier qui ont ensuite toutes été
exposées dans les caves voûtées anciennes et magiques
des anciens entrepôts à vins du Capc. Ce dernier a financé
toute l'opération y compris la destruction en échange de
100 coupelles qu'ils ont pour certaines du mettre en vente pour terminer
de payer les frais.
J'ai sui récemment une intervention chirurgicale et à moitié
endormi sur la table d'opération, alors que j'attendais mon tour,
avant toute chose, quelqu'un a fait rouler près de moi une de ces
coupelles, c'était un signe.
Certes, c'était devenu des objets, mais l'objet est seulement le
support qui a donc son utilité, c'est un passage parfois nécessaire.
Mais ce qui est précieux est à l'intérieur, objet
en lui-même n'est pas important. l'objet est un instrument dont
je sais jouer. Ce qui compte c'est le dépassement.
Il me faut maintenant l'audace de repartir nu. J'ai laché mes signes
de reconnaissance usuelle. C'est le testament de la maison, la céramique
s'est éteinte avec la maison.
Mon prochain travail n'aura plus de carrelage, mais du fer, du tissu,
de la couleur. Il sera provoquant, il posera des questions. Il fera peur.
Il sera au delà du beau !!!
Interview de Jean-Pierre Raynaud recueilli par Frédéric
Mantel à Vence, le 1er Janvier 1995 , Copyright
F.Mantel, Journal Psy-Spi
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