< Accueil

< Sommaire

Portraits d'Artiste

Bettina Rheims - Jean-Pierre Raynaud - Sheila Reid

Un bon portraitiste ne fait que des autoportraits
Bettina Rheims

Autres articles:

Entretien avec Jean-Pierre Raynaud

Sheila Reid

Entretien avec Bettina Rheims

Enfant, je me trouvais laide, j'étais grosse et malheureuse.
Je faisais des fugues, mes résultats scolaires étaient médiocres, j'étais au bord de la délinquance.
J'avais besoin de m'aimer.
Vers 13 ans, j'ai découvert par hasard la photographie au lycée.
Ce fut pour moi un refuge, je m'enfermais de longues heures dans le laboratoire, dans la chambre noire, j'étais à l'abri des agressions.
L'appareil photo est un bouclier, il nous cache. De nombreux photographes de guerre ont comme moi ressenti qu'il les rendait invincibles.
Puis j'ai beaucoup maigri, j'ai grandi et mon apparence physique s'est considérablement améliorée et vers 18 ans, avec le bac, j'ai complètement arrêté la photo et n'y suis revenue que 6 ans plus tard.
J'ai depuis un rapport très spécial avec mon appareil, il est comme le prolongement de mon bras, il fait partie de mon corps, j'entretiens aussi un rapport de crainte, j'ai toujours peur qu'il me lâche.

Je photographie essentiellement des gens, surtout des femmes.
C'est un jeu que je ne pourrai pas jouer avec des hommes.
Je n'aime photographier que des gens que je ne connais pas, pour lesquels je n'ai pas de sentiments.
Chaque séance est une rencontre en accéléré, un cycle complet d'aventures avec des gens qui traversent pour un bref moment votre vie.
C'est un rituel, il nécessite des repérages et une longue préparation.
En photographiant, j'essaie de comprendre un peu de moi-même, de m'accepter. J'aide aussi les gens à mieux s'accepter. C'est un moment de grâce, une thérapie. Et le bruit de l'appareil les hypnotise.
Je travaille d'abord pour moi, j'ai l'impression de ne plus vieillir, je deviens apaisée, profondément heureuse.
De même les grands photographes que j'ai pu rencontrer sont lumineux, Avedon, Cartier-Bresson, Lartigue…
Je choisis des gens beaux de l'extérieur comme de l'intérieur.
Chaque femme que je photographie, c'est moi. Je ne fais pas la différence. C'est un ensemble. Et j'en ai déshabillées des centaines.
Je cherche une fêlure où je peux m'introduire. Je ne sais pas pourquoi faire. Une curiosité enfantine de voir…
Les photographier est une obsession qui ne s'apaise qu'à l'épuisement des sujets d'une série, cela peut durer longtemps, une année, parfois deux.
Le travail de commande est différent, plus court, moins intense, moins intime. Il n'y a plus cette force de la répétition.
Mon travail est peut-être le témoignage d'une époque.
Pour le jour où je cesserai de photographier, je prépare déjà un lieu de retraite sur une île entre mer et montagne.
La force sera de m'arrêter et de m'asseoir.


Entretien de Bettina Rheims par Frédéric Mantel à Vence, Copyright F.Mantel, Journal Psy-Spi

 

 

< Accueil

< Sommaire

Je suis autodidacte, je n'ai jamais appris l'art...
Jean-Pierre Raynaud

Autre article:
Sheila Reid

Entretien avec Jean-Pierre Raynaud

Jean-Pierre Raynaud est à 56 ans l'un des principaux créateurs du monde de l'Art Contemporain.
Les plus grands musées collectionnent ces pièces.
En1993, le pavillon français de la Biennale de Venise lui était confié et le CAPC de Bordeaux lui offrait une extraordinaire exposition, Tokyo lui a consacré une grande rétrospective et le Jeu de Paume à Paris lui en prépare une
Dans cet entretien, J-P. Raynaud présente sa recherche intérieure, processus fondamental de son geste créateur et évoque quelques œuvres majeures de 33 années de travail "en accord avec lui-même".

Je suis autodidacte, je n'ai jamais appris l'Art.
En fait j'avais appris l'horticulture et j'étais jardinier. Puis, vers 20-22 ans , j'ai ressenti l'absence de liberté d'expression dans lequel cette activité me confinait.
Deux gestes emblématiques
Mon premier geste artistique a été d'utiliser des pots comme ceux de terre cuite que les jardiniers utilisent. Ce pot a une forme simple, c'est un objet primaire et universel. Bien sûr je l'utilisais vide car si une plante le remplit, il disparaît, on ne voit plus que la plante. Je lui fais, comme dans le monde de l'enfance, prendre de nombreuses couleurs et toutes les tailles, même les plus démesurées.
Le pot doré de 3,5m de diamètre et 3m de haut de la collection Cartier est particulièrement saisissant en pleine nature, on peut imaginer l'effet de celui de 6m de diamètre et 5m de haut que je viens de terminer en plein Tokyo. Continuer à les créer constitue une thérapie permanente. Les pots sont liés au plaisir, sont pour moi du domaine du sensuel alors que les carreaux de céramique blancs constituent plus une nécessité intérieure. Ce sont , si l'on peut dire, les deux gestes emblématiques de ma création artistique à ce jour.
Les dispositifs de carreaux de céramique blancs
La pièce de carreaux de céramique blancs que j'avais construite pour la Fiac de Paris était une réponse à un état d'urgence. Il s'agissait de construire un espace et non plus d'exposer quelque chose, dans lequel chaque personne pouvait se retrouver au cœur d'elle-même, surtout dans un lieu de grande turbulence et extraverti comme une Foire d'Art Contemporain.
Au fur et à mesure des années, j'ai de plus en plus d'intérêt à chercher en moi plutôt que de chercher dans la société des questions et des réponses. On commence à mieux se connaître, à s'accepter, à moins dépendre des critères extérieurs. Aussi, je préfère créer un dispositif personnel, à ne pas être dans un projet collectif qui entraînerait une dilution, où on perd l'essence des choses.
Pour les même raisons, votre journal Psy-Spi n'a pas de journalistes.
Je rejette l'image que l'on m'a souvent collée de moine contemporain.
Je suis comme un chercheur dans un laboratoire. Dans le silence.
Mais j'ai aussi besoin de faire partie du tissu social, de ne pas me sentir exclu. C'est le problème du partage de l'espace qui souvent (comme dans un couple) n'est pas bien négocié. Je dois pouvoir prendre la responsabilité de mon travail.
Cela implique distance et isolement, non-retour, mais c'est un projet intérieur, c'est le projet de la vie, de l'âme. J'ai besoin, c'est peut-être mon destin, d'un profond engagement sans porte de sortie.
Je ne sens pas de force divine extérieure. Je dis souvent: séparé, nous sommes ensemble.
La maison de carreaux de céramique blancs
En 1963, 23 ans, J-P. R construisait de ses mains sur un petit terrain de banlieue une maison aux apparences banales mais dont la richesse était intérieure. En effet, elle était tout carrelée de carreaux de céramique blancs de 15x15 cm, sur sol, murs et plafond, très peu meublée, avec une crypte (un hall) de 25 mètres de long. Il y vivra 25 années, seul mais entouré d'amis, séparés mais ensemble. Il l'a détruira 4 fois. Et définitivement en 1993.
Si l'on me prend pour un artiste, plus que mon œuvre essentielle, j'ai vécu avec cette maison une longue expérience totale.
Sa destruction est fondamentale.
C'est le chaos nécessaire par opposition à la naissance, ce sont les 2 extrémités.
Je l'ai commencée à 23 ans avec toute l'énergie de la jeunesse. Je venais de divorcer. Je l'ai vécu et non pas traversé dans le temps (25 ans). Les artistes font des œuvres, ici j'ai fait une expérience. Une œuvre achevée entre dans une collection et c'est terminé, elle ne sera plus vécu, ou très partiellement.
Là, intuitivement, je suis entré dans un dispositif qui allait m'impliqué 25 années durant. J'ai vécu cette expérience enfoncé à l'intérieur de moi-même. L'essence véritable est à l'intérieur.
Je l'ai construite de mes mains et je l'ai détruite 4 fois. Il y eut plusieurs phases successives. Au début, elle était sans fenêtre à l'extérieur, c'était la violence de l'être, c'était une arme de guerre, une forteresse…Puis l'agression du monde extérieur diminuant, j'ai crée des ouvertures vers un ensemble de cèdres que j'avais planté. Je creusais des ouvertures en harmonie avec la nature de l'extérieur.C'était l'accomplissement de la beauté. La beauté était suffocante.
D'abord cette vie complètement immergé, quelle grande volupté, cet espace d'absolu, la beauté, qui n'est pas mon problème mais que j'ai découverte là, m'accompagnait à chaque instant. C'est un retour dans soi-même, une expérimentation sans les interférences qui perturbent souvent dans le monde de l'art.
J'ai eu de très nombreux visiteurs, souvent ils ont été transformés.
A 55 ans, n'ayant volontairement pas d'enfant, j'ai pensé que le monde était incapable de décrypter, de conserver, de faire mûrir un espace comme celui-là. J'avais vu ce que la société avait fait avec des lieux extraordinaires comme l'atelier Brancusi, transplanté sur l'esplanade de Beaubourg à Paris. Je décidais de lui faire suir un autre stade de trasformation, la destruction.
La destruction était le seul moyen de préserver sa beauté.
Et à 55 ans, j'avais encore la force et le courage de le faire. Aucun regret. Je vis toujours avec cet espace même s'il n'existe plus matériellement, c'est une nouvelle expérience extraordinaire.
J'aimerai que cela puisse faire basculer l'image négative de la destruction vers quelque chose de positif, comme Pollock ou plus tard Tinguély avec sa machine qui s'autodétruit.
Consommer, consumer, une alchimie nouvelle. La vie après la mort.
Je me suis aperçu que les débris étaient aussi intéressants et n'étaient pas différents de la maison construite. Je ressentais qu'ils contenaient autant d'énergie. De plus, ils constituaient la preuve matérielle pour le futur que la maison avait bien exister.
Je n'avais pas d'argent mais j'ai eu la chance d'en parler à Jean-Louis Froment, le directeur du fameux centre d'art de Bordeaux (Capc) qui m'a apporté l'aide nécessaire à la destruction, au transport et à la présentation des débris qui constitueraient le cœur d'une exposition extraordinaire. J'ai trouvé par hasard des coupelles en inox sur roulettes que les chirurgiens utilisent en salle d'opération pour jeter les morceaux, les débris de corps humains qu'ils enlèvent. C'était exactement ce qu'il me fallait. J'en ai commandé un millier qui ont ensuite toutes été exposées dans les caves voûtées anciennes et magiques des anciens entrepôts à vins du Capc. Ce dernier a financé toute l'opération y compris la destruction en échange de 100 coupelles qu'ils ont pour certaines du mettre en vente pour terminer de payer les frais.
J'ai sui récemment une intervention chirurgicale et à moitié endormi sur la table d'opération, alors que j'attendais mon tour, avant toute chose, quelqu'un a fait rouler près de moi une de ces coupelles, c'était un signe.
Certes, c'était devenu des objets, mais l'objet est seulement le support qui a donc son utilité, c'est un passage parfois nécessaire. Mais ce qui est précieux est à l'intérieur, objet en lui-même n'est pas important. l'objet est un instrument dont je sais jouer. Ce qui compte c'est le dépassement.
Il me faut maintenant l'audace de repartir nu. J'ai laché mes signes de reconnaissance usuelle. C'est le testament de la maison, la céramique s'est éteinte avec la maison.
Mon prochain travail n'aura plus de carrelage, mais du fer, du tissu, de la couleur. Il sera provoquant, il posera des questions. Il fera peur. Il sera au delà du beau !!!

Interview de Jean-Pierre Raynaud recueilli par Frédéric Mantel à Vence, le 1er Janvier 1995 , Copyright F.Mantel, Journal Psy-Spi

< Accueil

< Sommaire

Art without Rejection par Sheila Reid

 

Sheila Reid est une artiste plasticienne d'origine américaine qui vit dans le Sud de la France.
Ses oeuvres souvent monumentales et tri-dimensionnelles (sculptures, structures et installations) sont dans
les collections de 25 grands musées, dont le Guggheheim Musuem de New-York, et le Musée d'Art Moderne de Saint Etienne.

Lors d'une suite d'expositions dans plusieurs musées américains, elle a été amenée à faire une série de conférences devant des étudiants universitaires en Art contemporain. Cela lui a donné l'inspiration et une partie du contenu d'un livre qu'elle a mis six années à mettre au point et qui donne certaines clefs afin de mieux vivre la vie d'artiste-créateur.


L'Art, pratique spirituelle par Sheila Reid
"L'Art est une activité spirituelle, non pas dans le sens religieux, mais parce que nous puisons dans une source mystérieuse à l'intérieur de nous-même qui est différente de notre mental conscient. Nous contournons l'intelligence et recherchons aux profondeurs de nous-même.
Une prédisposition innée semble exister pour créer l'Art et nous apprenons à utiliser cette faculté avec plus ou moins de succès par une accumulation de connaissances et d'insights ainsi que de nombreuses années de pratique.

De l'intérieur de nous-même vers l'extérieur
Un grand artiste apprend à ne pas être touché par les signes extérieurs de succès. Matisse comparait le succès pour un artiste à une sorte de prison. Il éloigne des choses importantes, interfère avec votre travail et enferme dans des préoccupations sur l'opinion que l'extérieur peut avoir sur votre oeuvre. (.)
Nous ne créons pas pour la reconnaissance ou l'opinion d'autrui.
Nous créons parce que nous y sommes conduits, parce qu'on ne pourrait pas vivre sans et qu'ainsi notre vie devient enrichissement et plénitude.(.)
Les artistes ne peuvent pas mesurer leur valeur par des récompenses matérielles ou par les éloges qui leur sont faits. C'est par l'intérieur de nous-même que nous devons savoir si tel travail est valable ou pas.
Aucune reconnaissance matérielle ne le déterminera pour nous. Jules Olitsky a dit un jour que nous devons créer notre art depuis l'intérieur de nous-même vers l'extérieur. Ce qui se passe autour de nous importe peu.
Nous obtenons le plus lorsque nous nous concentrons d'abord et surtout sur notre travail.
Notre satisfaction personnelle vient de cette sensation de libération et de bien-être lorsque nous sommes en train de créer un superbe dessin, une sculpture, un tableau ou une vidéo.

Création, pratique spirituelle
Pendant ce moment, tous les soucis extérieurs et même notre corps disparaissent.
Nous passons du visuel au métaphysique. Nous laissons la vie de tous les jours de côté. Nous sommes ailleurs, notre Soi est en train de produire une manifestation extérieure. Nous pouvons travailler des heures sans même réaliser une quelconque souffrance physique, que nos mains sont glacées ou nos jambes sont engourdies.
Le monde physique n'existe plus que par les traits ou les couleurs que nous répandons ou par l'argile que nous modelons. Rien d'autre n'existe.
Lorsque nous sortons de cet état intense, (.) nous ressentons une extaordinaire libération et une force.
Nous avons soudain une plus grande appreciation de l'infini de chaque chose, nous sentons bien et nous savons que l'oeuvre créee est vraiment bonne.
Les artistes doivent développer un suprême détachement envers tout ce qui peut les éloigner de ce bonheur. C'est la voie qui donnera satisfaction au grand artiste. Ce que les autres artistes font ne doit pas les préoccuper. Que leur oeuvre se vende ou pas, n'est pas important.
Vendre n'a rien à voir avec le fait qu'une exceptionelle expérience s'est produite.
Cette expérience est un tout en elle-même, c'est notre meilleure récompense."

Extraits du livre "Art without Rejection" de Sheila Reid.