| Fondement
de la sagesse:
la connaissance de
Soi
A. D. Le monde actuel nous appelle terriblement à l'extériorisation,
la dispersion, l'activité.
Tant de choses à faire s'imposent à nous.
Le regard est plus tourné vers l'extérieur que vers l'intérieur.
Or, se tourner vers l'intérieur est la seule possibilité
de se connaître.
Comment pourrait-on connaître quelque chose que l'on n'a jamais
étudié? Certains pensent que ce regard tourné vers
l'intérieur est du nombrilisme, que ce n'est pas à soi qu'il
faut penser mais aux autres, qu'il faut s'oublier pour pouvoir servir
les autres.
Mais comment peut-on être au service de quoi que ce soit si l'on
n'est pas, au moins un peu, le maître de soi ?
Comment peut-on être le maître de fonctions, de mécanismes,
que l'on connaît mal?
A un niveau plus profond en nous que ces fonctions physiques, émotionnelles,
intellectuelles, il y a ce dont témoignent toutes les voies traditionnelles,
la perle précieuse de l'Evangile, le Royaume intérieur.
La réalisation est fondamentalement la même:
une non-dépendance par rapport aux évènements extérieurs,
une liberté, une disponibilité qui viennent de cette découverte,
découverte de cette réalité intime que rien ne peut
affecter. Je dis bien que rien ne peut affecter. Ce que les hindous appellent
atman, the Self, le Soi, ce n'est plus un soi individuel. On n'est plus
ni homme, ni femme, ni vieux, ni jeune, ni ouvrier, ni avocat.
Il y a une certaine confusion de terminologie concernant le Moi, le Soi.
On serait plus fidèle à la sagesse hindoue en traduisant
par la Conscience du Soi.
Egalité d'âme et d'humeur,
constance dans les vicissitudes et tribulations de la vie.
Une première sagesse, dans laquelle l'être humain trouverait
vraiment en lui-même son point d'appui, consisterait à ne
plus être dépendant du rejet et de la reconnaissance par
les autres, tellement dépendant des bonnes ou mauvaises nouvelles,
tellement emporté par les humeurs, les états d'âme
changeants. Plus de stabilité intérieure, plus d'équanimité,
plus d'égalité d'âme et d'humeur, ce serait déjà
bien précieux, une des données de la sagesse.
L'intelligence du coeur naît à partir de cette première
tranquillité, quand nous ne sommes plus affectés personnellement
par toutes les impressions qui viennent nous frapper, et que nous pouvons
demeurer stables et disponibles pour les autres.
F. M. Tout cela doit venir de l'intérieur et ne pas être
une fabrication du mental ou être imposé de l'extérieur?
A. D. Venir de l'intérieur, quand on a trouvé en soi-même
son enracinement, son point d'appui, qui peut ensuite être dépassé
dans une conscience encore plus ouverte, encore plus vaste, ce que l'on
appelle en français la communion, (union avec).
En fait, il n'y a rien d'original dans tout ce que j'ai pu dire ou écrire,
ce sont des idées tout à fait traditionnelles.
La réalité est
sans cesse nouvelle
Le monde, l'humanité, l'existence ont un renouvellement incessant.
Le mental a considérablement tendance à se figer alors que
l'on ne trouve l'immuable, l'éternel que dans l'acceptation complète,
sans aucune restriction, du changement. Le passé s'en va, le nouveau
arrive, qui devient le passé, qui s'en va, comme un fleuve qui
ne cesse jamais de couler.
Et c'est en acceptant complètement cette non-fixité, ce
glissement continuel que les hindous et bouddhistes appellent le samsara,
que l'on peut découvrir en nous comme essence ultime de notre être,
une Réalité qui échappe au temps.
La pratique est essentielle
Je suis frappé de voir combien il est possible de s'intéresser
à des idées de sagesse sans se sentir jamais motivé
pour les mettre en pratique. Lire! S'instruire! Voilà ce qu'a dit
tel sage ou tel maître connu, mais l'important, c'est votre réalisation
personnelle. Comment pouvez-vous guérir en lisant le prospectus
du médicament? Donc, il y a une démarche, on appelle ça
une ascèse, une voie, un processus de transformation. C'est à
chacun de sentir la nécessité de s'engager dans ce processus
de transformation. Et de sentir quelle est la voie qui lui convient. Et
qui dit voie dit maître. C'est une notion qui ne pose aucun problème
en Orient, le lama, le guru, le cheick sont aussi simplement admis que
le médecin ou le professeur en France.
Mais la plupart des Occidentaux éprouvent de grandes réticences
à l'idée de faire confiance à un maître spirituel.
Ils craignent que ce maître ne soit un charlatan, ne profite d'eux,
ne soit susceptible de les induire en erreur.
A part des exceptions rarissimes, on ne peut pas progresser sans l'aide
de quelqu'un, de même qu'il est admis qu'il serait bien difficile
de se psychanalyser soi-même, sans l'aide d'un psychanalyste. Encore
plus pour une voie qui nous conduit très profondément dans
un monde intérieur, intime mais nouveau, dont nous n'avons pas
l'expérience, que nous ne soupçonnons même pas, et
dont les principes contredisent tout ce dont nous avons l'habitude.
F. M. Dans un premier temps, l'usage des livres, les enseignements écrits
d'un maître peuvent-ils permettre un début de progression?
A. D. C'est arrivé qu'en lisant des livres, qu'en s'en imprégnant,
qu'en tentant de mettre en pratique des enseignements, des êtres
obtiennent des résultats, un changement en eux. Mais cela ne sera
jamais à soi seul suffisant.
Celui qui sent la nécessité d'une voie de changement sérieuse,
cherchera où il peut trouver le maître susceptible de guider
sa démarche. La question se pose uniquement lorsque l'on sent la
nécessité: j'ai besoin d'un maître. Tout le monde
n'est pas fait pour adopter une voie culturellement très éloignée
de notre mentalité occidentale.
Quand le disciple est prêt, le maître se révèle.
Il ne vient pas frapper à sa porte mais la rencontre se produit.
C'est ce qu'on peut trouver de plus précieux dans l'existence.
Il faut donc admettre que ce n'est pas une petite chose bon marché,
il faut se donner du mal.
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Une nouvelle attitude: ici et maintenant
F. M. Les enseignements restent longtemps à l'extérieur
puis à un certain moment, entrent à l'intérieur.
A. D. Il arrive qu'une phrase nous éblouisse et change définitivement
une part de notre vision.
Mais il faudrait, pour que ces livres aient une puissance transformatrice,
lire 3 fois le même livre important plutôt que 3 livres intéressants.
Il ne suffit pas de lire, il faut vraiment les digérer, les assimiler.
Il faut s'en imprégner, sans cela on oublie. On a été
intéressé sur le moment mais ce n'est pas suffisant. Les
livres peuvent modifier notre approche générale de l'existence.
Mais ce dont nous avons besoin, c'est de comprendre une nouvelle attitude
qui nous est possible dans le cas particulier, dans le ici et maintenant.
Et là, la force d'inertie de nos habitudes émotionnelles
et mentales est si puissante que même lire une parole importante
dans un livre ne suffira pas pour modifier notre comportement dans les
situations très concrètes qui constituent notre existence
du matin au soir. Cette parole: ici et maintenant, est aussi universelle
et ancienne que connais-toi toi-même.
F. M. Cependant vous avez dit que parfois une phrase peut faire bouger
beaucoup de choses à l'intérieur de nous-mêmes.
A. D. Oui, mais ça dépend si l'on est plus ou moins mûr.
Si nous sommes suffisamment mûrs, une parole peut nous bouleverser.
Le grand sage hindou Ramana Maharshi utilisait cette image: le charbon
et la poudre sont tous deux combustibles. Posez une allumette sur un tas
de poudre, en un instant il s'enflamme. Posez une allumette sur un tas
de charbon, il ne prendra pas feu comme ça. Il y a une question
de maturation. La même parole lue dans un livre ou entendue de la
bouche d'un sage va créer un choc irréversible dans l'esprit
de quelqu'un, quelque chose dans sa vision du monde sera changé
à tout jamais. La même parole peut paraître tout au
plus intéressante à quelqu'un d'autre.
Il y a une préparation qui est nécessaire.
Une autre approche de l'existence fondée sur l'être et non
sur l'avoir
F. M. Alors comment commencer en Occident à s'orienter vers une
voie de délivrance ?
A. D. C'est tout à fait simple. Il ne faut pas ménager sa
peine. Ce n'est pas parce qu'on a été déçu
par un livre qu'il faut se décourager et ne pas essayer d'en lire
un autre.
Est-ce que cela me touche ? Est-ce que je voudrais que les idées
exprimées dans ce livre prennent beaucoup plus d'importance dans
mon existence ?
Ensuite, faire des rencontres: on m'a dit que tel sage hindou de bonne
réputation était invité en France par ses disciples;
je vais aller l'écouter, je verrai bien ce que je ressens. Il faut
une certaine vigilance, car l'Orient exporte des mahatmas, gurus, des
grands sages et super-sages. Là encore il y a du très sérieux
et du pas du tout sérieux. Ce n'est pas la vedette la plus célèbre
en matière de spiritualité orientale qui est la plus représentative.
Mais des rencontres peuvent être importantes. Et puis, viendra le
moment où on choisira le maître à qui on va demander
de nous instruire. Vous n'allez pas apprendre à jouer de la guitare
auprès d'un moniteur de natation. C'est aussi simple que ça.
Libération
F.M. J'ai trouvé très juste votre description du moment
où l'on ressent le besoin d'un changement.
On bâtit soi-même les murs de notre prison et tant que la
soupe est bonne, on y reste, puis.
A.D. Ce n'est pas la liberté. Des souffrances, même si ces
souffrances sont dûes à des éléments névrotiques,
peuvent être une bénédiction sous la forme d'une apparente
malédiction, car cela nous accule à chercher une issue.
Si je n'avais pas été ou si je ne m'étais pas cru
très malheureux dans ma jeunesse.
J'ai toujours eu l'intuition que la vie n'était pas absurde.
Je n'ai jamais été fondamentalement négatif. Simplement,
je considérais que le bonheur existait pour les autres mais je
n'y avais pas droit. Une espèce de malédiction, il fallait
trouver une issue.
Alors quand j'ai entendu parler de maîtres et de disciples, ça
a été un tel choc en moi, je me suis demandé où
on pouvait trouver des maîtres de ce type. J'avais 24 ans et ce
furent les groupes Gurdjieff dans la filiation directe de Mr Gurdjieff,
qui est mort juste à ce moment-là. Et j'ai reçu toutes
les premières bases sur l'être et l'avoir, sur la croissance
de la Conscience, sur l'identification ou la vigilance. Même si
j'ai quitté ces groupes quand j'ai découvert l'Inde, je
considère que c'est une bénédiction pour moi de les
avoir rencontrés dans ma jeunesse.
Un choc nécessaire
F. M. N'est-ce pas une condition sine qua non, de se sentir très
mal, d'avoir eu un grand malheur ?.
A. D. Une trop grande inaptitude à vivre détendu.
F. M. Mais stigmatisé par un choc, qui vous déséquilibre
suffisamment, qui crée une brèche dans les murs bâtis
par le mental, par l'égo, qui vous fait lâcher prise.
A. D. Je suis d'accord. Sous l'effet du choc, on va chercher une aide,
on va sentir la nécessité d'autre chose.
Mais c'est la persévérance qui va ensuite être importante.
F. M. A ce moment là, s'il y avait une autre branche qui nous semble
meilleure, on serait prêt à la prendre.
On a d'habitude les deux mains fermement agrippées à la
branche de nos conditionnements, ce choc nous fait lâcher prise,
au moins d'une main .
A. D. C'est juste. Après, je le redis, c'est une question de persévérance.
La voie ce n'est pas un 100 mètres, c'est un marathon.
F. M. Encore faut-il trouver la bonne branche.
A. D. Oui, celle qui me convient à moi. Pour trouver l'enseignement,
le maître qui sobrement, sobrement, j'insiste, va pouvoir nous guider,
il faudra probablement se donner plus de peine qu'on ne le croit. A certains
égards, je peux dire que j'ai cherché 16 ans le maître
indien dont la fréquentation a complètement changé
mon existence. Et puis un jour, je n'ai plus pu continuer comme ça
d'ashrams en monastères, je devais m'engager et j'ai eu l'intuition
que ce serait ce maître qui pourrait répondre à mon
attente.
J'ai retrouvé les premières lettres que j'ai écrites
lors de mon premier séjour, je répétais indéfiniment:
c'est extraordinaire ! Je n'imaginais même pas qu'un homme comme
ça puisse exister, à la fois aussi évidemment établi
dans la liberté intérieure et en même temps, tellement
de plain-pied avec tous mes problèmes et mes difficultés
concrètes.
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Vademecum pour débutants
F. M. Quand on ne se sent pas très bien, qu'on
souffre, qu'on en a assez, qu'on veut que cette souffrance cesse,
on commence à s'intéresser aux choses spirituelles,
on commence à lire des livres de maîtres spirituels,
on commence à pratiquer un peu.
Dans un premier temps, tout cela reste à l'extérieur.
Puis à un moment dans ce début de pratique, soit à
la suite d'un choc important, soit d'un excès de souffrances, les
enseignements de l'extérieur commencent à entrer.
Ils ne font plus qu'un avec le Soi.
Inconsciemment on s'engage sur le chemin et tout ce que l'on avait accumulé
comme savoir, comme connaissances spirituelles nous pénètre,
nous imprègne.
C'est le début de la voie.
A ce moment, on va continuer à lire les maîtres spirituels,
à pratiquer et on va faire des rencontres.
A. D. Des rencontres mais sans s'engager tout de suite.
F. M. Le bon enseignement est-il celui qui fait que vous êtes mieux
après qu'avant?
A. D. Tout à fait juste. Si après la lecture d'un livre
remarquable, passionnant, je me sens plus mal, c'est un critère.
Si après voir lu un livre tout simple, sans prétention,
je suis mieux, c'est un très important critère.
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